Les dendro-microhabitats et la biodiversité forestière

Nous sommes déjà tous passés devant des arbres avec d’étonnants « trous » dans le tronc ou avec de curieuses excroissances en se demandant s’il n’était pas malade … Absolument pas, bien au contraire ! Et cela porte même un nom : les dendro-microhabitats.

Classés en tant qu’arbres remarquables, les Chênes creux de la Chapelle de Kernéant en Bretagne ont abrité un évadé et trois réfractaires au travail, alors obligatoire en Allemagne. Cachés entre 1940 et 1944, ils ne furent jamais découverts. © Jean-Luc & Françoise Ziegler, 2016 (Biosphoto)

Formé de « dendro » qui provient du grec « dendron » qui signifie arbre et « micro » qui signifie petit, il s’agit d’un ensemble de structures forestières de petites tailles qui constituent un lieu de vie pour la faune, la flore et les champignons. La durée de formation d’un dendro-microhabitat est très variable selon la nature de celui-ci, cela peut aller de quelques secondes à plusieurs dizaines d’années. Les arbres portant au moins un dendro-microhabitat sont appelés « arbres-habitats ». L’apparition de ces microhabitats est fortement corrélée à l’âge et au diamètre de l’arbre : plus l’arbre est vieux et présente un diamètre élevé, plus la diversité et l’abondance des dendro-microhabitats s’accroit considérablement. Une étude anglaise a en effet montré que moins de 1% des Chênes pédonculés (Quercus robur) âgés de moins de 100 ans portaient une cavité alors que ce chiffre monte à 50% pour les doubles voire triples centenaires. Les individus de plus de 400 ans eux portent tous au moins un dendro-microhabitat. Ce sont donc les arbres les plus vieux et les plus gros qui sont susceptibles de porter des dendro-microhabitats. La nature de l’arbre joue également un rôle dans la distribution de ces habitats, les conifères présentant généralement moins de dendro-microhabitats que les feuillus.

On distingue 7 types de dendro-microhabitats :

  • Les cavités sont des trous dans le bois. Sur le tronc, en pied d’arbre ou en cuvette, elles sont créées soit par des insectes saproxyliques ou par des animaux comme les oiseaux excavateurs soit par des processus de décomposition du bois. Ces cavités jouent un rôle important pour l’avifaune et les chiroptères mais également pour les champignons comme le Phellinus robustus, une espèce lignivore qui se nourrit de bois ou les coléoptères dont le Pique-Brune (Osmoderma eremita), particulièrement menacé.
  • Les blessures et bois apparents sont des points d’entrée pour les champignons. Ils sont créés par des effets mécaniques comme des cassures de tronc ou de cime par le vent, la neige, le gel, les incendies ou le débardage du bois. Par exemple, les cavités à fente décollée sont particulièrement propices au repos, à la reproduction ou à l’hivernage de certaines chauves-souris et à la nidification d’oiseaux.
  • Le bois mort dans le houpier constitut un excellent habitat pour les insectes, en particulier les coléoptères xérothermophiles qui ont besoin d’un environnement chaud et sec. De nombreux champignons, lichens mais aussi insectes et larves viennent également y trouver refuge ce qui attire les oiseaux en quête de nourriture.
  • Les excroissances surviennent à la suite d’une attaque parasitaire ou microbienne comme la loupe des bois, le chancre bactérien ou les balais de sorcières, qui sont toutes d’origine parasitaire (autre espèce végétale, bactérie, champignons, …).
Mésange bleue (Cyanistes caeruleus) sur un Polypore du bouleau (Piptoporus betulinus) © Mike Lane (Biosphoto)
  • Les sporophores de champignons et myxomycètes sont les organes reproducteurs des champignons et des myxomycètes, des organismes mobiles d’aspect gélatineux et visqueux, quasi semblable à de la moisissure. Y sont regroupés les polypores pérennes et éphémères, les champignons colonisant les troncs d’arbres. Leur présence signifie la mort complète de l’arbre dans un temps plus ou moins bref mais ce sont d’excellents microhabitats pour la biodiversité.
Les 7 types de dendro-microhabitat selon Emberger et Larrieu (2014)
  • Les structures épiphytiques[i], épixyliques[ii] ou les parasites n’utilisent l’arbre que comme un support physique. Il s’agit notamment des bryophytes, des lichens, des fougères ou du gui, ainsi que des nids d’oiseaux et des invertébrés. Il y a également les microsols d’écorce et de houpier qui résultent d’une accumulation de matière organique en décomposition soit dans les crevasses de l’écorce soit dans entre les fourches de l’arbre.
  • Les exsudats sont des coulées de sève. Elles contiennent du sucre qui attire certaines espèces de coléoptères, de diptères et de papillons comme le Grand Mars changeant (Apatura iris).

Plus les dendro-microhabitats sont nombreux, plus l’accueil de la biodiversité sera important. Ils sont en effet indispensables à des milliers d’organisme car ils servent de substrat et fournissent nourriture, perchoir, lieu d’alimentation, de reproduction et nichoir pour une grande variété d’espèces vertébrées, invertébrées et de champignons. D’autant plus quand on sait qu’au moins 25% des espèces forestières dépendent ou profitent du bois, mort ou vivant, et que nombre d’entre elles font partie des organismes les plus menacés des écosystèmes forestiers européens. Les cavités de pied, de tronc ou les écorces décollées sont considérées comme des indicateurs de biodiversité (bio-indicateurs) : on retrouve principalement des insectes, des arachnides, des gastéropodes, des oiseaux, des amphibiens, des reptiles et quelques petits mammifères ainsi que des champignons et des lichens. Par ailleurs, certains microhabitats hébergent des groupes spécifiques. C’est le cas de ce qu’on appelle les dendrotelmes. Il s’agit de cavités remplies d’eau de manière intermittente, qui hébergent des espèces animales, végétales et fongiques inféodées au milieu aquatique et que l’on trouve dans les forêts tempérées. D’ailleurs, plus de la moitié des insectes vivant dans les dentrotelmes (de « dendron » et « telma », la mare) leur sont strictement rattachés comme les larves de Systenus albimanus, une espèce de la famille des mouches typique de ces microhabitats aquatiques.  A l’inverse, un microhabitat peut se voir occupé par une espèce que partiellement. Par exemple, la Noctule de Leisler (Nyctalus leisleri), une espèce de chauve-souris, pourra tantôt utiliser une cavité de nidification d’oiseau, tantôt une cavité de tronc selon plusieurs paramètres liés à son cycle de vie et aux conditions de ces microhabitats. Autre exemple, les galeries d’insectes xylophages, qui creusent au sein même du bois mort, sont une zone de vie pour les araignées ou les abeilles solitaires et les cavités en pied d’arbre sont des protections physiques contre la pluie et la neige pour les petits mammifères et les amphibiens. Les dendro-microhabitats se trouvent donc tout autant sur du bois vivant que du bois mort ; on les appelle alors des dendro-microhabitats saproxyliques. 

Noctule de Leisler (Nyctalus leisleri) dans une cavité de tronc © Hugo Willocx (Biosphoto)

Les dendro-microhabitats sont donc des structures importantes pour la biodiversité des forêts : si un peuplement de dendro-microhabitat est diversifié alors les besoins spécifiques de plusieurs espèces seront satisfaits. Et plus il y a d’espèces, plus les fonctions écologiques comme la pollinisation ou la décomposition du bois sont assurées. Un nombre important d’espèces signifie donc une bonne santé de l’écosystème forestier. Enfin, en se décomposant ils s’incorporent au sol de la forêt par le biais des nutriments et contribuent ainsi tout au long de leur vie au maintien d’importantes fonctions écologiques.

Les dendro-microhabitats devraient donc être intégrés dans les politiques de gestion car ils constituent un outil assez pratique pour les gestionnaires d’espaces forestiers dans la mesure où ils constituent un indicateur de biodiversité. Il est donc important pour les gestionnaires soucieux de pratiquer une gestion intégrant la biodiversité d’identifier et de conserver ces arbres-habitats. Cette gestion axée sur la protection des éléments naturels comme les arbres ou les animaux renforce les services écologiques de plus en plus appréciés par les sociétés, comme la production de bois, la protection contre les dangers ou la récréation. Mais le développement d’une gestion forestière moderne et l’abandon des utilisations dites traditionnelles de la forêt provoque le déclin de ces arbres, pourtant d’une importance culturelle et écologique reconnue.

Polypore hérissé (Inonotus hispidus) sur un arbre conservé par l’Office National des Forêts © Dominique Delfino (Biosphoto)

Avec des mesures et une gestion appropriée, il est tout à fait possible de conserver et promouvoir la biodiversité forestière. Un rôle particulier revient aux vieux et aux gros arbres présentant des singularités morphologiques permettant le développement de microhabitats. Parmi quelques initiatives encourageantes, l’Ancient Tree Forum en Angleterre mérite d’être mentionné : depuis plus de 20 ans les arbres dits vétérans sont inventoriés dans tout le pays avec l’aide de la population afin de mieux connaitre et promouvoir ces arbres remarquables. L’inventaire des dendro-microhabitats est effectivement accessible à tous. Leur potentiel de bio-indicateur est également facilement visible par tous, y compris par un public non expert. Récemment une application allemande gratuite nommée HabiApp, permet de recenser les arbres-habitats par GPS selon plusieurs caractéristiques (espèce, diamètre, …) ainsi que d’importer des photos pour décrire son observation. Ces données précieuses peuvent en effet servir de base pour une planification forestière sur le long terme et ainsi aider à évaluer la valeur écologique de ces arbres-habitats.

Bibliographie :

PAILLET, Y. (2018). Les microhabitat des arbres : facteurs d’influence lien avec la biodiversité et potentiel indicateur. Thèse d’Ecologie, Museum National d’Histoire Naturelle, Paris.

REBER, A., LARRIEU, L., SCHUBERT, M., BÜTLER, R., (2015). Guide de poche des dendro-microhabitats : description des différents types de microhabitats liés aux arbres et des principales espèces qui y sont associées. 23p.

LARRIEU, L. (2014). Les dendro-microhabitats : facteurs clés de leur occurrence dans les peuplements forestiers, impact de la gestion et relation avec la biodiversité taxonomique. Thèse d’Ecologie, Université de Toulouse, Toulouse.

Swiss Federal Institute for Forest, Snow and Landscape Research, 7 formes de dendro-microhabitat. https://totholz.wsl.ch/fr/arbres-habitats/diversite-des-dendromicrohabitats/7-formes-de-dendromicrohabitats.html

KRAUS, D., BÜTLER R., KRUMM, F., LACHAT, T., LARRIEU, L., MERGNER, U., PAILLET, Y., RYDKVIST T., SCHUCK, A., WINTER, S. (2016). Catalogue des dendro-microhabitat : liste de référence pour inventaires de terrain, document technique, 16p.

BÜTLER, R. LACHAT, T., KRUMM, F., KRAUS, D. LARRIEU, L. (2020). Connaitre, conserver et promouvoir les arbres-habitats. 12p.

BÜTLER, R. ROSSET, C., LARRIEU, L. (2021). Reconnaitre les arbres-habitats grâce à l’application habitat.sylvotech.ch. Schweizerische Zeitschrift fur Forstwesen, 172(4), 242-245p.

BÜTLER, R., LACHAT, T., LARRIEU, L. PAILLET, Y. (2013). Arbres-habitats, éléments clés de la biodiversité forstières dans KRAUS, D. & KRUMM, F. Les approches intégratives en tant qu’opportunités de conservation de la biodiversité forestière, Institut européen des forêts, 308p.


[i] Organisme végétal qui croit sur d’autres végétaux sans se nourrir à ses dépens (définition CNRTL)

[ii] Organisme qui se développe à la surface du bois