L’importance des vieux arbres et du bois mort en forêt

La biodiversité forestière est composée d’une kyrielle d’écosystèmes différents, bien que l’Homme ait, depuis la nuit des temps, aménagé les forêts selon ses besoins. Le couvert forestier ne cesse d’augmenter ces dernières années, mais qu’en est-il de la naturalité de ces nouvelles forêts ? 

Nous le savons, les monocultures forestières ne cessent de fragiliser nos forêts, une diversité spécifique est nécessaire pour leur équilibre, de même que la conservation des vieux arbres et du bois mort. C’est sur ce dernier point que nous allons centrer notre article ainsi que celui qui suivra le mois prochain.

En effet, comme nous allons le voir, la présence des vieux arbres et du bois mort est fondamentale pour l’équilibre de nos forêts : entre 20 et 40% de la biodiversité forestière dépend à un moment de sa vie des vieux arbres et du bois mort. Ces derniers fournissent un support de vie, grâce à leurs cavités, pour de nombreux oiseaux, mammifères et insectes. La décomposition du bois est également une source de nourriture pour les champignons et autres insectes mangeurs de bois. Pourtant, en France, le bois mort est absent de près de 75% des forêts exploitées, il est 20 à 40 fois plus abondant dans les forêts naturelles.

Nous verrons également, dans le prochain article, les actions possibles pour créer un capital de bois mort en forêt et une trame de vieux bois avec l’implantation d’îlots de vieillissement, de sénescence et autres “arbres habitats”.

© Tronc de chêne en décomposition – Yoann Avril

Le vieux bois comme support de vie 

Depuis des décennies le vieux bois n’a plus sa place en forêt. Il fait désordre au sein des sylvicultures ordonnées et exploitées au maximum de leurs capacités. Les arbres sont généralement abattus autour de 100 ans, cependant les hêtres atteignent leur maturité biologique aux alentours de 250 ans et les chênes à plus de 400 ans. Les arbres n’arrivent donc pas à un stade de vieillissement, ils sont abattus dès qu’ils peuvent servir à la construction, ou encore au chauffage, alors qu’ils sont indispensables pour la santé des forêts. Sans eux, ces dernières sont appauvries et deviennent vulnérables aux aléas climatiques et perdent beaucoup en termes de biodiversité. De plus, la décomposition du bois enrichit le sol forestier en éléments minéraux.

En effet, les arbres sont de plus en plus hospitaliers en vieillissant, ils offrent le gîte et le couvert à de nombreuses espèces grâce aux aspérités qui se sont créées tout au long de la vie de l’arbre. Les espèces qui dépendent du bois mort ou des vieux arbres sont dites saproxyliques. En Europe, ces espèces représentent le quart de la biodiversité des forêts naturelles feuillues.

Il existe plusieurs catégories d’arbres qualifiés de “vieux” : les arbres à cavités dues à la décomposition du bois et aux forages des pics, les arbres vivants avec des parties mortes, et les arbres morts sur pied.

Ces “arbres habitats” sont appréciés des oiseaux cavicoles : 41% des 68 espèces d’oiseaux uniquement forestiers dépendent étroitement des cavités présentes sur les vieux arbres ou sur les arbres morts pour se reproduire.

© Pic noir (Dryocopus martius) – Alain Roux

Les espèces cavicoles primaires aménagent leurs cavités elles-mêmes dans l’arbre alors que les cavicoles secondaires ont besoin de cavités qui existent déjà. Les espèces dites primaires, essentiellement des pics, y nidifient et s’y nourrissent (en hiver 97% de leur nourriture est composée d’insectes du bois mort). Le pic noir creuse de larges loges dans des hêtres âgés de plus 100 ans qui serviront en grande partie aux cavicoles secondaires. Ces derniers peuvent être d’autres oiseaux (mésanges, gobe-mouches, rouges-queues à front blanc, chouettes…) mais également des mammifères : 33 espèces, sur les 91 qui peuplent les forêts, sont dépendantes des dendro-microhabitats des arbres (ce sont les différents petits habitats qui existent sur les arbres : les cavités, les excroissances, les blessures du bois…). Ces mammifères : lérot, écureuil, genette, martre, fouine ou encore chauve-souris, déclinent si le nombre d’abris présents n’est pas suffisant. Les chauves-souris sont les mammifères les plus inféodés aux arbres morts, et particulièrement de nombreuses espèces de noctules (de Leisler ou commune).

Ces vieux arbres sont aussi des refuges pour des insectes comme les fourmis, abeilles, frelons, ou guêpes.

© Chouette de Tengmalm (Aegolius funereus) – Jean-Philippe Delobelle 

La décomposition du bois, tout un écosystème ! 

Les champignons sont parmi les premiers à s’attaquer au bois mort. Ce sont des organismes xylophages : ils ont la faculté d’assimiler et de digérer la cellulose et la lignine dont est composé le bois. Les spores de champignons xylophages s’installent dans les fentes du bois et germent en créant un réseau de mycélium (appareil végétatif des champignons) qui fragmente les cellules de lignine et de cellulose ; le bois devient alors spongieux et mou ou se retrouve en fine sciure.

Il existe trois sortes de champignons décomposeurs de bois mort : la pourriture cubique, celle fibreuse et celle alvéolaire.

La pourriture cubique dite rouge décompose uniquement la cellulose, ne laissant que la lignine donnant un couleur brun-rouge aux champignons à l’instar du polypore soufré.

Celle fibreuse ou blanche, la plus répandue, mais aussi la plus aboutie, dégrade la lignine et la cellulose, donnant des tâches et une teinte très pâle au bois. Il s’agit de l’amadouvier, ou encore des pleurotes par exemple.

La pourriture alvéolaire ou tabulaire a besoin d’un microclimat humide pour décomposer la cellulose et la lignine du bois, elle est donc étroitement liée aux mousses, fougères et lichens qui peuplent les vieux arbres et le bois mort pour obtenir l’humidité nécessaire à son action de décomposition (polypore du pin par exemple).

Certains insectes ne se nourrissent pas de bois mais de ces champignons xylophages ou bien s’attaquent à d’autres insectes ou à des parasites, contribuant ainsi à la bonne santé des forêts.

© Polypores soufrés (Laetiporus sulphureus) – Bernard Dubreil

Vient le tour maintenant des insectes mangeurs de bois qui sont également des organismes xylophages. Pour commencer, plus de 2000 espèces de coléoptères sont dépendantes du bois mort. Plus il y en a, plus l’écosystème forestier est en bonne santé. Ce sont eux, à 95%, qui poursuivent la désintégration du bois ; les autres 5% sont composés de fourmis, de collemboles ou de cloportes.

Ces coléoptères dévorent le liber, ce tissu végétal, bien plus nourrissant que le bois, situé entre l’écorce et le bois, qui contient la sève de l’arbre. Ils s’en servent comme alimentation au stade larvaire. Citons par exemple les longicornes comme les rhagies qui pondent dans l’arbre, mangent le liber et s’enroulent dans des morceaux de lignine pour nymphoser.

Les larves de longicornes sont fondamentales dans la décomposition du bois car elles digèrent la cellulose (en la transformant en amidon et en sucres) ; ainsi leurs excréments sont composés uniquement de sciure de bois. 

© Rhagie inquisitrice (Rhagium inquisitor) nouvellement éclose sur tronc de pin – Steem Lund

Les charançons comme les scolytes creusent leurs galeries sous l’écorce. Ce sont ces fameux scolytes qui détruisent des pans entiers de forêts du nord-est de la France depuis 2018 : le réchauffement climatique augmentant le stress hydrique des arbres, cela permet à ces coléoptères de pulluler. Cependant, ils sont inoffensifs pour des arbres sains.

D’autres insectes profitent de l’espace maintenant libéré par le liber entre l’écorce et le bois et viennent y chercher refuge : les limaces, fourmis ou punaises.

Grâce aux galeries creusées par les larves de la multitude de coléoptères dévorant le bois mort, l’eau s’infiltre mieux dans le bois et permet le développement de nouveaux champignons. 

La microfaune du sol (mille-pattes, cloportes, vers…) et les bactéries ne vont laisser de l’arbre que du terreau. Ce terreau est rempli de minéraux nécessaires à l’équilibre des sols forestiers. Ainsi, l’arbre retourne, sous forme d’humus, nourrir les futures générations de ses congénères.

Après avoir vu l’importance des vieux arbres et du bois mort pour la biodiversité forestière, nous aborderons le mois prochain les actions mises en place pour favoriser la naturalité des milieux boisés en laissant de nouveau le bois à la forêt. 

Sources :

Livre : La vie de la forêt – Bernard Fischesser

Biodiversité et bâti : arbres morts et cavités

CPIE 60 : plaquette bois mort

CRPF Pays de la Loire : fiches le bois mort